La maladie rénale chronique est la maladie métabolique la plus fréquente chez le chat senior. Elle touche entre 30 et 40 % des chats de plus de 10 ans.
La prise en charge nutritionnelle reste la seule approche ayant démontré un effet positif sur la durée et la qualité de vie des chats atteints de MRC, avec une espérance de vie pouvant être multipliée par trois.. Pourtant, la question des protéines en MRC féline reste l’une des plus débattues en nutrition vétérinaire et certaines idées reçues ont la vie dure.
Cet article fait le point sur ce que dit réellement la littérature scientifique, ce que recommande l’IRIS 2023 et pourquoi la tentation d’augmenter les apports protéiques chez le chat insuffisant rénal peut déclencher exactement la cascade qu’on cherche à éviter.
Protéines chat MRC : un débat réel, mais des limites claires
D’où vient la confusion ?
L’idée que les chats insuffisants rénaux auraient besoin de niveaux élevés de protéines, jusqu’à 5 g/kg/j (soit un RPC de 100g/Mcal) circule dans certains milieux vétérinaires.
Elle s’appuie principalement sur une étude de Laflamme & Hannah (2013), régulièrement citée comme preuve que les besoins protéiques du chat adulte seraient massivement sous-estimés.
Sauf que cette étude est controversée dans la littérature pour ses limites méthodologiques et statistiques (faire une regression linéaire avec 3 points c’est audacieux). Et surtout : elle porte sur des chats en bonne santé. Extrapoler ce chiffre à un chat insuffisant rénal , c’est un glissement interprétatif qui ne repose sur aucune donnée.
Ce que dit l’IRIS 2023
L’IRIS 2023 est sans ambiguïté sur ce point : à partir du stade 2 la recommandation est un aliment rénal clinique. La restriction protéique est indiquée dans deux situations précises : l’azotémie avancée ou la protéinurie quel que soit le stade.
Le mécanisme qu’on oublie : 130 toxines urémiques
L’argument pour augmenter les protéines est souvent formulé ainsi : « le chat perd des protéines, il faut bien compenser. » La logique est séduisante. Le problème, c’est ce qui se passe physiologiquement quand on apporte des protéines en excès à un rein qui n’arrive plus à éliminer les déchets azotés.
Les protéines alimentaires non utilisées sont catabolisées. Ce catabolisme génère des toxines urémiques, plus de 130 recensées, dont l’indoxyl sulfate et le p-crésyl sulfate.
Chez un chat dont le débit de filtration glomérulaire est déjà compromis, ces toxines s’accumulent et leurs effets ne sont pas anodins : fibrose rénale, inflammation systémique, lésions tubulaires, aggravation de l’anémie, atrophie musculaire, résistance à l’insuline.
Une étude chez le chat (Ephraim & Jewell 2021) montre qu’à apport en phosphore constant, une alimentation riche en protéines entraîne des concentrations plasmatiques en toxines urémiques intestinales supérieures à une alimentation restreinte en protéines, dès le stade 1 de la MRC.
Vouloir compenser les pertes protéiques en surchargeant un rein défaillant, c’est accélérer exactement ce qu’on cherche à éviter.
La malnutrition protido-calorique : le vrai risque, et comment l’éviter
Ce qui fait perdre du muscle
Le risque de malnutrition protido-calorique est réel, documenté et associé à une aggravation du pronostic (Freeman et al. 2016). Mais elle est davantage liée à un déficit calorique global qu’à la restriction protéique en elle-même.
Hall et al. 2019 (étude de Hill’s sur le k/d) le démontre : des chats IRIS stades 1 et 2 nourris avec un aliment rénal (protéines restreintes mais de haute valeur biologique) au BER ou BER x1,1 (207 kcal/jour en moyenne) ont maintenu leur masse maigre sur 6 mois. Ce qui fait perdre du muscle, ce n’est pas la restriction protéique bien conduite, c’est le déficit calorique.
La boucle paradoxale des toxines
Or ce déficit calorique est souvent déclenché par les nausées et l’anorexie induites par l’accumulation des toxines urémiques. Augmenter les protéines pour protéger le muscle peut donc déclencher exactement la cascade qui va le faire fondre : plus de protéines → plus de toxines urémiques → nausées → anorexie → déficit calorique → catabolisme musculaire → aggravation de l’azotémie → encore plus de toxines.
Qualité plutôt que quantité
La clé n’est pas dans la quantité brute de protéines mais dans la qualité de l’aminogramme. Les aliments rénaux vétérinaires bien formulés couvrent les besoins en acides aminés essentiels malgré un RPC restreint, c’est précisément leur technicité. Plusieurs études attestent du maintien de la masse maigre jusqu’à deux ans chez des chats nourris avec des aliments restreints en protéines mais de qualité optimale (Polzin & Churchill 2016, Hall et al. 2019).
